Suis-je ou ai-je un corps ?

Article paru dans la nouvelle Revue 3ème millénaire n° 115, printemps 2015 sur le thème : « l’approche corporelle. Du corps qu’on a au corps qu’on est »

La question qui se pose ici en premier lieu est : qui est ce « je » qui serait ou à qui appartiendrait le corps ?

Ce que nous savons intimement et de façon permanente est « Je suis ». Cette connaissance ne provient pas d’un savoir intellectuel mais d’une vision directe dans l’instant. Je sais que je suis, que j’existe parce qu’il y a conscience que j’existe. Cette conscience fait partie intégrante de notre Soi.  « Je suis » et la conscience que « Je suis » sont en fait une seule et même réalité.

Et puis une croyance est venue s’ajouter à « Je suis », celle que « je » suis contenu à l’intérieur d’un corps qui a ses propres contours ou que je coexiste avec cette forme physique. « Je suis » devient donc je suis le corps ou je suis celui qui a un corps. La Source est alors oubliée, comme la vague oublie qu’elle appartient et « est » l’océan.

C’est la naissance de l’individualité, l’idée et la sensation d’être distinct de…croyance sans aucune réalité. Ainsi lorsque des pensées telles que « je crois », « j’ai l’impression que » arrivent à la conscience, alors automatiquement la pensée « je » en prend possession.

Dans les deux cas, l’unité devient dualité et « je » fais l’expérience, en tant que corps ou avec mon corps, de ressentir et voir, à l’extérieur de « moi », les autres et le monde. Cette fausse identification au corps entraîne la pensée d’en partager toutes ses caractéristiques, ses qualités comme ses limites. « Je »possède alors une histoire où je nais, vis et meurs.

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Dans cette perspective, l’affirmation  j’ai un corps sous-entend que le corps appartient à « moi », il y a donc moi et le corps, sujet et objet. Il s’agit d’une pensée, simple mouvement du mental.

Si le corps m’appartient, « je » dois pouvoir le contrôler, exercer une influence sur lui.  Le cœur bat seul, les cellules vivent et meurent, il vieillit, de fait il fonctionne et a sa propre vie, en dehors de « moi ». Il ne «  sait » rien des émotions étiquetées bonnes ou mauvaises, il n’est qu’un réceptacle de celles-ci. Et lorsque la moindre image de « soi » personnelle et individuelle apparaît, alors il se densifie, se contracte et des tensions naissent. « Je » me sens vulnérable et en insécurité car ce qui m’appartient est limité dans le temps et voué à la disparition.

L’affirmation « je suis le corps »entraîne automatiquement la naissance d’un sentiment de séparation. Il y a « moi » en tant que corps et le monde extérieur. Je pense être le corps et même je ressens être le corps. Il y a sentiment d’un « moi » dans le corps où les sensations apparaissent et ressenti du corps comme une entité solide et délimitée.

Si je suis le corps, alors je ne peux simultanément en faire l’expérience et en être conscient. Le corps ne peut faire seul l’expérience de lui-même. Il y a conscience du corps et cette conscience reste inchangée de la naissance à la mort, elle est toujours présente. Le corps n’est donc pas « ce que je suis » mais apparait en «  Je suis ».

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Si nous investiguons plus en profondeur, nous découvrons que le corps n’a pas de densité propre.

Prenons un exemple, la main qui touche le visage. Il y a vision que la main se pose sur le visage et sensation au contact des deux. Lorsque nous fermons les yeux, l’image n’est plus, le contour du corps s’évanouit, et lorsque la pensée se tait,  il ne reste que sensation physique pure sans localisation précise. Nous voyons ici directement que le corps n’a de matérialité qu’avec l’image et la pensée que nous en avons. Il y a, dans cet exemple, « expérience » sensation ou  vision et également conscience de cette expérience. Expérience et Conscience, expérience et « Je suis » sont Un.

Lorsque les hypothèses sur « ce que je suis » ou « qui je suis » sont remises en question, elles s’effondrent naturellement. Toutes les définitions que nous avions de nous-même sont vues comme des concepts.

C’est ainsi que nous passons du « je suis ceci «  à « Je suis » puis à l’absence même de mot pour exprimer l’inexprimable.

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